La dernière fois qu’on a vu Sam

Extrait de « La dernière fois qu’on a vu Sam »

« Sam et moi, je dirais qu’on se connaissait depuis toujours, vu que j’avais pas de souvenir où il était pas.
À l’époque, personne était plus important pour moi que Sam. À part Milie, ma petite sœur. C’est pas que Pa’ et ’Man étaient pas importants, mais c’était pas vraiment des personnes. C’était « mes parents ». Ils étaient là – ils portaient le toit au-dessus de ma tête, remplissaient mon assiette, m’habillaient, me disaient quoi faire ou pas – et je tenais à eux, mais ils m’appartenaient pas. Alors que Milie, Sam et moi, on était les uns aux autres et personne pouvait rien faire contre ça. Pas même nous.
Sam, il avait plus ses parents. Il vivait chez sa grand-mère, un peu plus loin sur le même chemin que nous. Il savait pas ce qu’il leur était arrivé, vu que sa grand-mère changeait de version chaque fois qu’il lui posait la question. Une fois, c’était sa mère qui était partie et son père courait le pays à sa recherche. Une autre, c’était des bandits qui les avaient détroussés et assassinés. Ou encore, sa mère avait surpris son père avec une poulette et elle les avait fumés tous les deux avant de se pendre dans une grange. Ça et d’autres histoires. Qui pouvait dire si une seule était vraie ? Pour tout dire, Sam s’en fichait. Il posait la question pour voir ce que la vieille allait inventer. Il se disait qu’elle allait bien finir par ressortir une histoire qu’elle avait déjà racontée, mais c’est jamais arrivé. Un jour, j’ai demandé à Sam si sa grand-mère, c’était la mère de son père ou de sa mère, mais même ça il le savait pas. «Pourquoi tu lui demandes pas ?» que je lui ai dit, et il m’a répondu: «Qu’est-ce que ça changerait ?» Ça m’a fait réfléchir, et puis j’ai reconnu qu’il avait raison. Alors on a pris nos cannes à pêche et on est partis pour la rivière.
Milie voulait toujours nous accompagner à la rivière. Moi, j’étais pas trop pour. Notre coin, c’était un bras étroit, avec pas mal de courant et des trous d’eau. Y avait même des endroits où se formaient des tourbillons. Et Milie, on pouvait pas la tenir. Depuis toute petite, elle grimpait dans les arbres comme un chat. Pendant qu’on pêchait, elle crapahutait sur les branches qui traversaient la rivière, puis elle se laissait tomber sur l’autre rive avant de revenir en sautant d’un rocher à l’autre. Je crois pas qu’elle se soit jamais mouillé les pieds en faisant son numéro. N’empêche que ça me rendait dingue d’imaginer ce qui pourrait lui arriver. C’est simple, quand elle était là, j’étais tout le temps à la surveiller et c’est à peine si je sortais un poisson. J’étais pas pour qu’elle vienne, mais Sam insistait. Je pense qu’il admirait Milie. Elle était plus débrouillarde que nous deux réunis et Sam, ça l’impressionnait. «Allez, il disait, qu’est-ce que tu veux qu’il lui arrive à ce petit écureuil ?» Puis il faisait un mouvement de tête vers Milie et on partait tous les trois. »

« La dernière fois qu’on a vu Sam » est le troisième texte du recueil « La plus jeune des frères Crimson ». Son premier jet a été écrit dans un minuscule chalet des Aravis, durant l’été 2015. Autant dire : en randonnant dans la montagne. Beaucoup d’idées, de fragments, viennent en se déplaçant. Le corps en mouvement et la tête libre.

C’est une de ces histoires où ce sont les personnages qui viennent en premier. Ici l’amitié entre ces trois enfants de la nature, alors que l’adolescence vient modifier leur relation au monde, et surtout la façon dont ils sont liés les uns aux autres. Ce sont eux qui ont écrit cette histoire, pas moi. Je me suis contenté de les observer et de raconter. Témoin du tour tragique que prend leur histoire.

J’ai ressenti un attachement fort pour cette petite bande. Au point que, et c’est la seule fois où cela s’est passé, je les ai réutilisés pour « Une lumière dans la tempête », une commande passée par Short Edition pour ses distributeurs d’histoires courtes.

La première version de cette nouvelle a été publiée dans le numéro 48 de la revue Harfang en mai 2016.

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