Les bottes de Bob

Extrait de « Les bottes de Bob »

« Mon Impala m’a lâché entre deux de ces bleds paumés qui jalonnaient mes tournées. À une bonne centaine de kilomètres de chez moi. La voiture a hoqueté, comme quand un truc vous reste en travers de la gorge, puis elle s’est arrêtée. Impossible de la faire repartir. J’ai soulevé le capot et ça m’a confirmé ce que je savais déjà : je n’ai jamais rien compris à la mécanique.
Trois voitures sont passées sans ralentir avant qu’une Camaro bleue s’arrête. Une blondinette toute menue était au volant. La vingtaine, avec une petite robe rose à bretelles. Elle m’a souri et a dit : «Vous, vous avez l’air d’avoir sacrément besoin d’un peu de charité chrétienne !» J’ai confirmé. «Je m’appelle Emerich Hauser, j’ai ajouté. Je fais le tour des producteurs de fruits du coin pour Cliffstar. On est en train de se lancer dans les jus de fruits.» Elle a dû trouver que je n’avais pas une tête à bosser dans les jus de fruits à en croire la moue qu’elle a faite. «Moi, c’est Anna-Lisa, elle m’a répondu. Je fais le service dans un restaurant un peu plus loin. Je vous dépose quelque part ?» Je lui ai dit que ce n’était pas de refus et je lui demandé si elle connaissait un garagiste honnête dans le coin. Elle a répondu que le seul à trente kilomètres à la ronde avait fermé quelques jours pour enterrer son fils. Une gare ou un arrêt de bus auraient tout aussi bien fait mon affaire, mais dans ce genre de campagne, à cette heure-là, plus rien ne circulait. On a convenu qu’elle me laisserait à un motel.
On a roulé une dizaine de kilomètres. Anna-Lisa chantonnait un tube de Jefferson Airplane qui passait à la radio. Ça disait que tout le monde a besoin de quelqu’un à aimer. »

« Les bottes de Bob » a été écrit en 2014, lui aussi dans le cadre d’un atelier d’écriture. Sur une consigne issue d’une nouvelle de Claire Keegan, auteure irlandaise dont on ne peut que fortement recommander la lecture, où le narrateur se voit entraîné dans une situation dont il pressent que l’issue lui sera fatale, sans rien faire pour y échapper. Je m’y suis un peu amusé avec le genre, renversant les codes pour emmener l’histoire là où on ne l’attend pas.

Cette nouvelle fait partie de celles pour lesquelles j’ai un profond attachement. Les personnages d’Anna-Lisa, la blondinette en robe rose et aux bottes trop grandes, et d’Emerich ont indirectement donné naissance à plusieurs autres nouvelles réunies dans La Plus Jeune des Frères Crimson. Elle contribue fortement à l’unité du recueil.

Ce texte esr né d’un trait, une nuit à quatre heure du matin, alors que la fièvre me tenait éveillé. Un premier jet qui a été à de nombreuses reprises retravaillé jusqu’à cette ultime version.

3ème du prix Vedrarias 2017, « Les bottes de Bob » a été publié dans le numéro 39 de la revue Rue Saint Ambroise en mars 2017.

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