Une fille à marier

Extrait de « Une fille à marier »

« Honk se réveille avec une sérieuse gueule de bois.
Il a joué aux dés une bonne partie de la nuit avec des types qu’il ne connaissait pas. L’un d’eux avait amené plusieurs bouteilles d’un alcool plutôt correct, surement volées quelque part. Des filles sont passées. Ils se sont battus pour elles – sa mâchoire est douloureuse et sa pommette droite est entaillée – mais il a eu le dessus. L’odeur d’une des filles est encore sur lui.
Honk attrape le pichet à côté de sa paillasse. L’eau tiède ne parvient pas à éteindre sa soif. Un peu d’air frais aidera peut-être à desserrer l’étau qui lui broie les tempes, enfonce ses yeux au fond de ses orbites. Il se lève et enfile son pantalon. Ses poches sont vides. Probablement les dés. Ou alors la fille. Il hausse les épaules. Après tout, peu importe. Il a passé un bon moment. Quel meilleur usage faire de son argent ? Il sort sous l’auvent de sa cabane, tire la porte derrière lui et s’assoit sur le banc. Il cligne des yeux. La lumière est vive. Le soleil est déjà haut. Sur le marais, les barques sont dispersées çà et là. Il doit être autour de midi. Des pêcheurs déballent leurs casse-croutes, regardent en coin vers lui et tournent précipitamment la tête quand il soutient leur regard.
Honk sursaute quand il entend craquer une planche. Il y a une petite qui se tient devant lui.
Il sait qui elle est. Elle vit dans le coin. Son père cultive un lopin de terre un peu plus loin. Elle a deux frères – deux benêts bons à rien – et une sœur plus âgée dont le prénom lui échappe, une fille futée avec qui il a fricoté avant qu’elle épouse le fils d’un commerçant. La petite est la cadette. Elle doit avoir treize ans, peut-être quatorze, même si là, plantée devant lui, elle parait un peu plus. Peut-être le maquillage et le parfum, qu’elle a sans doute piqués à sa mère. Mais ses hanches sont étroites et ses seins tendent à peine le tissu de sa robe. Ça saute aux yeux qu’elle n’est encore qu’une gosse. »

Indirectement, ce texte est un enfant de « Mustang », le beau film de la réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven.

L’idée m’en est en effet venue en le visionnant, imaginant ce qu’une jeune fille pourrait faire pour échapper à un mariage arrangé.

C’est une des nouvelles les plus courtes du recueil mais aussi l’une de celles qui m’a demandé le plus de travail. Combien de versions pour aboutir à celle-ci à partir du premier jet de novembre 2015 ? Le projet était qu’en un minimum de pages le lecteur se retrouve dans la peau de Honk, face à cette gosse désespérée, et passe avec lui par les émotions qui vont l’amener à décider de transformer – ou pas – sa propre vie.

« Une fille à marier » s’inscrit parmi les nouvelles de ce recueil – finalement nombreuses – qui mettent en scène un personnage féminin fort, qui refuse de se soumettre à la violence des hommes et arrache sa liberté comme elle peut, avec les moyens qui sont les siens.

Une version antérieure a été publiée en octobre 2017 dans le numéro 33 de la revue Dissonances.

Elle est la quatrième nouvelle du recueil « La plus jeune des frères Crimson ».

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