Dernière illusion

Extrait de « Dernière illusion »

« Tom regarda ses mains. Rouges sous l’eau chaude. Il les frottait, et les frottait encore. Depuis combien de temps ? Arrête, se dit-il. Putain, arrête! Il prit une profonde inspiration, ferma le robinet et sécha ses mains dans son tablier. L’horloge murale indiquait 7h32. Ça laissait une demi-heure avant l’ouverture, et Carrie ne passait jamais avant dix heures. Concentre-toi là-dessus ! Une demi-heure. Suffisant pour lancer une fournée. Les cookies seront chauds quand elle arrivera. Comme elle les préfère.
La précédente fournée était en miettes dans la poubelle. Tom avait nettoyé le plus gros mais c’était encore le bordel dans la pièce. Pas le temps de fignoler. C’était le ménage ou les cookies. Question de priorité. De toute façon, personne ne poussait jamais cette porte. L’écriteau «Privé » remplissait bien son rôle. «Putain, Dark, t’as vraiment foutu un sacré bordel!» lança Tom. Dark était avachi sur sa chaise, yeux fermés, tête appuyée contre le mur. «C’est pas ton problème, je sais, ajouta Tom. Rien n’est jamais ton problème. »

Tom ouvrit avec cinq minutes de retard. Le shérif Krieg et l’adjoint Bertie étaient déjà derrière la porte. «Salut Tom, dit le shérif en entrant. Si on est à la bourre pour arrêter l’ennemi public numéro un ou aider ta mère à traverser, ce sera de ta faute!» Krieg fit un clin d’œil et les deux hommes allèrent s’assoir près d’une fenêtre. Tom leur prépara un café long et un déca. Comme d’habitude. Ils vont rester cinq minutes, sans se parler ni se regarder, pensa Tom, puis au moment de partir Krieg va dire: «Mets ça sur ma note, Tom.» Comme d’habitude. Sauf que sa note, il ne passait jamais la régler. Dark fermait les yeux là-dessus. Après tout, c’était lui le patron. «Il est vraiment mauvais, ton café», dira encore Krieg en franchissant la porte. «Un jour, faudrait que t’essaie de pas vider le sac de l’aspirateur dans la cafetière!» Il rira et l’adjoint Bertie prendra un air navré. C’est comme ça que ça va se passer. Aujourd’hui comme hier et les jours d’avant. Aucune raison qu’aujourd’hui soit différent. Et pour ce qui est de demain, on aura toujours le temps d’y penser plus tard. »

« Dernière illusion » est, concédons-le, le texte de ce recueil pour lequel j’ai le plus d’attachement.
Il est aussi celui qui aura connu la maturation la plus longue. Plusieurs mois ce sont en effet écoulés entre la première vision de cette histoire – une fille s’arrête chaque jour dans un bar manger des cookies, et en face d’elle le type qui, chaque jour, prépare ces cookies pour qu’elle continue d’y venir – et son aboutissement. L’idée était : jusqu’où ce type serait prêt à aller pour continuer à faire ces cookies, et pourquoi donc était-ce aussi important que la fille continue à venir ?
A partir de là se sont développés les personnages de Tom et de Carrie, avec pour décor un bar minable sur la route que prennent les paumés qui vont jouer à Las Vegas. Un lieu parfait pour bâtir des rêves, imaginer changer de vie, y croire avec suffisamment de force pour, peut-être, infléchir la course de la réalité. Le tout dans une ambiance inspirée des œuvres d’Edward Hopper.
« Dernière illusion » a remporté le prix 2015 organisé par la revue L’Encrier Renversé, et été dans sa première version publié dans son numéro 75 de mars 2016.
Sixième nouvelle du recueil « La plus jeune des frères Crimson », « Dernière illusion » donnait sous une forme plurielle son nom au recueil alors que celui-ci était encore un manuscrit en quête d’un éditeur.

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