Hugo

Extrait

« Une seule piste traverse la forêt. Alternance d’obscurité et d’éblouissements soudains. Un rayon passe parfois entre les branchages. On ne sait pas trop comment il trouve son chemin. Un coup de projecteur dans les yeux. Alors on ralentit – si tant est qu’on roulait vite, parce que la piste n’est pas bien large et pas vraiment entretenue. C’est toujours un soulagement quand on sort de la forêt pour déboucher sur la route. Hugo marque l’arrêt, puis tourne à gauche en direction de la vallée.
La route.
Si les gens d’ici l’appellent comme ça, c’est parce qu’ils ne quittent jamais leur montagne. Leur route, c’est juste un chemin à peine plus large que les autres, où il faut sans cesse manœuvrer entre les pierres et les ornières. Elle file droit sur le plateau avant de. descendre vers la vallée en lacets serrés. Dans ses passages les plus étroits, elle surplombe le gouffre de Lupita. Chaque fois qu’il passe au-dessus, Hugo se signe en pensant à la jeune femme. Il trace une croix sur sa poitrine et il prie pour le salut de Lupita qui s’est jetée dans le gouffre, deux siècles plus tôt, avec un petit dans son ventre. Un enfant du péché. Pauvre fille ! Parfois, on trouve une chèvre morte près du gouffre. Parfois, on voit monter d’épaisses vapeurs, nauséabondes. La légende dit que c’est l’haleine du diable. Les garçons du village se lancent le défi d’y passer la nuit. Seuls les plus intrépides osent vraiment s’en approcher.
Hugo déteste cette route. Mais les ordres sont les ordres. Encore quelques jours et il n’aura plus à leur obéir. »

L’histoire se passe en Amérique du Sud au début du vingtième siècle. Dans une contrée reculée, Hugo, un vieux gendarme proche de la retraite, a la lourde charge d’aller dans la montagne chercher les jeunes paysans mobilisés pour partir à la guerre. C’est un gars sans imagination et sans ambition. Un bon soldat qui, pour sa dernière virée, ramène Costa à l’arrière de son fourgon. Mais les dernières fois sont un peu comme les premières : elles sont de ces moments particuliers qui peuvent modifier le cours d’une vie.

Par son ton, Hugo est un texte qui rompt avec les huit auxquels il succède dans La plus jeune des frères Crimson. Plus tendre, plus serein. Peut-être davantage tourné vers la lumière.

Ecrite en 2014, cette nouvelle a figuré parmi les lauréats du prix 2014 de la revue L’Encrier Renversé et a fait l’objet d’une première publication en mars 2015 dans le numéro 73 de la revue.

Publicités