La plus jeune des frères Crimson

Extrait

 

« Le mot est fixé sur la porte du frigo. Un aimant débile représentant une pinte de bière, sorti de Dieu sait où.

Nera l’a trouvé en rentrant, la veille. « M’attends pas ce soir, je dors pas à la maison, mais promis je serai à l’heure pour le déjeuner demain. Bisous »

Chaque fois que Nera pose les yeux dessus, ça ravive sa colère.

« Ça t’arrive de penser à moi ? De te demander si j’ai prévu des trucs de mon côté ? Je veux dire, autre chose que préparer le repas. Comme me faire un ciné, ou sortir courir, ou je sais pas, peut-être rien qu’une grasse matinée. Un bouquin sous la couette, m’étirer, faire la chatte. Un truc pour moi, quoi. Imagine, juste imagine… Dans un moment de délire je me serais dit que, pour une fois, tu me cuisinerais un bon petit plat pendant que je ferais un truc pour moi. »

Nera ouvre le réfrigérateur et en sort le poulet. Fermier. Élevé en plein air et nourri au grain. La Rolls du poulet. Payé la peau des fesses dans un magasin bio.

« Non, bien sûr. Jamais ça t’effleurerait l’esprit. Ma faute, je sais. Je t’ai mal habituée. Toujours aux petits

soins pour toi. À me demander comment te faire la vie plus belle. Je t’ai toujours fait passer avant moi. Une

grande sœur modèle. Ce serait plus juste de dire une mère. Mère-poule, même. Cot cot cot. Ça a toujours

été comme ça. Alors pourquoi ça changerait ? »

Nera fixe la carcasse du poulet. « Cot cot cot », répète-t-elle à haute voix. Puis elle soupire, ouvre le tiroir et

saisit le couteau. Elle place le poulet sur la planche à découper, tire sur une cuisse pour bien dégager la jointure.

« Putain, tu te rends comptes ? En plus je te prépare ton plat préféré ! Le poulet de Tata Augustina. Y a pas

de limite à ma gentillesse ! Ma connerie, plutôt. Trop bonne, trop conne. C’est ce qu’on dit. Je parie que

quand on googlise l’expression, c’est ma photo qui apparait en premier. »

D’un geste précis, Nera détache la cuisse de la carcasse, puis tranche dans l’articulation qui relie le pilon et le haut de cuisse avant de mettre le tout dans la cocote en fonte. »

 

« La plus jeune des frères Crimson » est la nouvelle qui donne son nom au recueil.

Elle y tient une place particulière à bien des égards. Elle en est en effet le seul texte inédit et l’un des deux à ne pas prendre place sur le sol américain puisque la scène se déroule dans un quartier Londres.

« La plus jeune des frères Crimson » intrigue par son titre. « Mais qu’est-ce que c’est donc que cet étrange flottement autour du sexe du (de la ?) plus jeune des frères », se demande le lecteur. Il faut d’ailleurs noter que, bien formatés par la méthode globale de lecture, certains corrigent inconsciemment et ne relèvent pas la particularité de la formulation.

Soyons honnête : Nous ne sommes pas ici en présence d’un texte militant. Aucun développement sur la théorie des genres ne se trouve dans ses lignes. Aucune réflexion sur le sujet des transgenres, pas de tragédie identitaire, rien pour apporter son grain de sable au débat.

Tout comme pour « Ma’ Grossman ça va être ta fête !« , nous sommes ici plongés dans une histoire de fratrie à la fois tendre et drôle sur fond de roman noir. Et tout comme « Ma’ Grossman » également, le titre a entraîné l’histoire.

Huitième nouvelle du recueil, « La plus jeune des frères Crimson » joue à fond sur le thème de « Non, les gens ne sont jamais ceux que l’on pense ».

Publicités