Les cailloux du Petit Poucet

Extrait

« Sally tourne une nouvelle fois la clé de contact. Un cliquetis mécanique, un grognement rauque, à bout de souffle. Puis le silence, à nouveau.
Manquait plus que ça, soupire-t-elle en appuyant son front contre le volant. Comme si la journée n’avait pas été assez merdique comme ça.
Derrière les vitres de la Corvair, c’est la nuit. Des masses grises se révèlent puis disparaissent au gré des apparitions de la lune. Des buissons, quelques arbres, des collines. La lune est pleine. Lumineuse, immense. On distingue nettement ses cratères. Si les gars de la mission Apollo n’étaient pas déjà repartis, se dit Sally, on pourrait les voir nous faire coucou. Heureusement pour eux que ce n’est pas Chevrolet qui fabrique le LEM. Ils auraient eu l’air malin, Armstrong et Aldrin, si au moment de décoller le moteur avait refusé de répondre.
La route est aussi déserte que peut l’être une route de campagne à la nuit tombée. Aucune lumière alentour. Sûr que personne n’habite dans le coin. Sally attrape son sac, ouvre la portière de la Corvair, sort, referme derrière elle, retire ses gants, les range dans son sac – ajoutant au bazar incroyable qui s’y accumule –, s’adosse à la carrosserie blanche et se résout à attendre patiemment l’hypothétique passage d’un véhicule. Elle allume une cigarette et essaie de deviner combien de secondes va mettre la lune pour sortir une nouvelle fois de derrière les nuages.
Au bout de quelques minutes seulement – trois apparitions de lune – un immense break Chrysler New Yorker bleu ciel ralentit et s’arrête. La vitre du côté passager descend. »

Une femme tombe en panne en pleine nuit sur une route déserte, avant l’invention du téléphone portable, et un inconnu l’emmène jusqu’à la ville le plus proche, alors que, comme on l’apprend très tôt, la police est sur les dents pour découvrir qui est ce Petit Poucet qui sème derrière lui les cadavres comme d’autres des cailloux.
C’est le point de départ de ce texte qui s’inscrit délibérément dans une veine très noire : on comprend tout de suite que ça va mal se terminer, mais pour autant on ne cesse d’espérer que pour une fois l’histoire ne répètera pas un schéma archi connu.

Les cailloux du Petit Poucet a une parenté très forte avec deux autres nouvelles du recueil.
Ecrite sur la même péniche, à Amsterdam, que Ma’ Grossman ça va être ta fête, elle a tout comme elle été lauréate d’un des prix de saison organisé par Short Edition (il faut vraiment que je retourne sur cette péniche !).
Elle partage aussi une même thématique avec Les bottes de Bob : même époque (fin des années soixante / début des années soixante-dix) et même région (le sud des Etats Unis), mais surtout même ressort dramatique (une panne de voiture force une certaine intimité entre deux inconnus, et personne n’est vraiment qui l’on pourrait penser).

Septième nouvelle du recueil La plus jeune des frères Crimson, Les cailloux du Petit Poucet a été écrite en juillet 2014 et a connu sa première publication en mai 2015 dans la revue Short.

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