Ma’ Grossman, ça va être ta fête !

Extrait de « Ma’ Grossman, ça va être ta fête ! »

« Un petit vent frais tournait entre les murs. Tourbillonnant, il faisait chanter le filet métallique tendu plusieurs mètres au-dessus du sol. Le soleil atteignait encore un coin de la cour. Comme la plupart des autres, Sam et Baron s’y étaient réfugiés à la recherche d’un peu de chaleur. Debout l’un à côté de l’autre, ils ne disaient rien. Ils attendaient. Sam leva la tête au moment où passait un vol d’oies sauvages. Loin au-dessus d’eux. En formation, elles pointaient vers l’océan, là où aucun mur n’existait, où même l’horizon ne pouvait retenir un homme. Sam hocha la tête. C’était assurément un bon présage. C’est alors que la sirène retentit. «Ça y est, dit simplement Baron, ils savent que le p’tit est dehors.» Une clameur monta dans la cour. Des tasses de métal frappèrent les barreaux des fenêtres étroites. Le vacarme devint vite assourdissant. Les gardiens s’agitèrent, les doigts serrés sur les matraques passées à leurs ceintures. Ceux postés sur les murs se tenaient prêts à épauler leurs fusils. Certains détenus allaient se faire prier pour rentrer. Il allait y avoir du chahut. En espérant que ça en reste là. Sam et Baron avancèrent docilement vers la porte de la cour, imités par plusieurs autres. Sam se frotta l’arrière du crâne et dit:
– J’espère que tout va bien se passer pour le p’tit. Je mentirais si je disais que je me fais pas de mouron.
– Recommence pas, trancha Baron. On a déjà dit tout ce qu’il y avait dire sur la question. Toi, t’as plus qu’un an à tirer, et moi j’ai mes rhumatismes. Le p’tit, il pète la forme et surtout, avec ses conneries, son compteur affiche encore pas de loin de soixante années. Qu’est-ce qu’il risque ? S’ils le reprennent – je dis bien si ils le reprennent – ils lui colleront quoi ? Vingt ans de plus ? La belle affaire ! C’était la meilleure option, tu le sais aussi bien que moi. C’était ça ou renoncer. Et renoncer, c’était pas envisageable. Le vieux se seraitretourné dans sa tombe. Tu sais à quel point ce genre de truc était important pour lui. Et ce genre de truc, c’est en famille que ça se traite. Alors ça pouvait être que le p’tit. C’est mathématique.
– Oui, je sais. Mais quand même. Je peux pas m’empêcher de me faire du souci pour lui. Depuis qu’on est gamins, je me suis toujours fait du souci pour lui. Alors c’est pas maintenant que je vais changer. »

On dit souvent, à propos des nouvelles, que le titre doit donner du sens au texte : l’éclairer d’une façon particulière, fournir un indice inattendu, voire annoncer sa résolution d’une façon que le lecteur ne puisse saisir qu’après en avoir lu le point final.
« Ma’ Grossman, ça va être ta fête ! » pousse à l’extrême ce principe, puisque c’est une des deux nouvelles du recueil à être nées de son titre. De fait, il est difficile d’en dire beaucoup plus sur cet texte « à chute » sans en révéler trop. On se contentera donc de dire que l’on a affaire à trois frères emprisonnés, ayant pour projet de « faire sa fête » à Ma’ Grossman, une vieille femme âgée sacrément coriace, survivante des camps de la mort et exécutrice des basses œuvres d’une famille mafieuse, et ce sera bien assez.
Sans trahir quoi que ce soit, on ajoutera que le premier jet de ce texte a été écrit en juillet 2014 sur une péniche à Amsterdam, tout comme un autre de ce recueil, mais son rapport aux Pays-Bas ne va pas plus loin.

« Ma’ Grossman, ça va être ta fête ! » est la cinquième nouvelle du recueil La plus jeune des frères Crimson. Sa première version a été lauréate d’un prix organisé par Short Edition et publiée en février 2015 dans le numéro 11 de sa revue.

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