Train de vie

Extrait

« Entendez-vous le train ?
L’entendez-vous siffler et cracher tandis qu’il traverse la plaine ? Siffler, cracher et grincer quand il arrive en ville ?
Voyez-vous sa fumée ?
La voyez-vous s’élever, plier sous le vent et s’étirer, pointer là où est le train, rester suspendue au-dessus de la voie ferrée bien après qu’il soit passé ?
Non, M’sieur. Bien sûr que non, M’sieur, vous l’entendez pas ce train, vous la voyez pas sa fumée. Parce qu’il y a longtemps qu’il vient plus en ville, qu’il amène plus des Donald Staunton ou des Emily Brown, qu’il amène plus ni bonheur ni malheur dans la vie d’un brave homme. Les autocars gris l’ont remplacé, qui entrent et sortent de nos vies comme des chiens.
Mais à cette époque, M’sieur, à cette époque c’est le train qui vous amenait et vous reprenait tout ce que vous aviez.

*
Sonny était un solide gaillard.
Personne ne savait précisément quel âge il avait, pas plus qu’où il était né, ni même comment sa mère l’avait baptisé. C’est le train qui l’avait amené en ville. Le chef de gare l’avait trouvé braillant dans un wagon de marchandises, accroché à sa mère aussi raide qu’un morceau d’ébène enveloppé de haillons, une gamine, si jeune qu’on avait peine à croire qu’elle soit déjà une femme.
Dix-huit ans s’étaient écoulés depuis. Ça faisait que ce printemps-là, Sonny devait aller sur ses vingt ans. »

« Train de vie » clôt le recueil « La plus jeune des frères Crimson ».

Ce n’est pas un hasard si ce texte occupe cette place particulière. Il est à la fois le plus long et le plus ancien de ceux réunis ici. Il est surtout celui qui respecte le moins les codes de la nouvelle traditionnelle. L’intrigue y est plus complexe et s’autorise quelques chemins de traverse, les personnages secondaires y sont plus nombreux et davantage développés, un épilogue vient atténuer l’impact de la chute. Tout cela fait que « Train de vie » tient plus du roman (un très très court roman) que de la nouvelle. En cela il rompt de façon importante avec les autres textes du recueil. Et s’avère être, sans surprise, celui que préfèrent les lecteurs peu habitués aux nouvelles.

Avec « Train de vie » on se retrouve au début des années 1940, dans le sud des USA, à une époque où l’abolition de l’esclavage n’a pas changé grand-chose aux relations entre Blancs et Noirs. On y suit Sonny, un jeune bluesman doué, et une fois encore on y parle d’illusions perdues aussitôt que trouvées.

La musique – ici, le blues, comme dans la première de mes nouvelles à avoir fait l’objet d’une publication – y tient bien sûr une place importante.
Le lecteur pourra trouver un intérêt à agrémenter sa lecture de l’écoute des morceaux suivants, sortis de la malle de Donald Staunton :
« It’s nobody’s fault but mine » de Blind Willie Johnson
« Worrying You Off My Mind » de Big Bill Broonzy
« I Be’s Troubled » de Muddy Waters
Ou encore « Love in Vain » de Robert Johnson, bien que ce titre ne soit pas explicitement cité

Une première version de ce texte, un peu plus longue, a obtenu un accessit lors du Prix Albertine Sarrazin 2016.

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